Ja'far As-Sadiq

 

Muhammad al-Baqir avait pris pour épouse Umm Farwa fille d'al-Qasim fils de Muhammad fils d'Abu Bakr, le premier calife. Umm Farwa était donc l'arrière-petite-fille du meilleur des compagnons du Prophète. Son grand-père, al-Qasim était l'un des sept grands savants de Médine.

A sa naissance, Ja'far était donc déjà riche de ses deux lignées :

- du côté paternel, son grand-père 'Ali Zayn al-'Abidin (fils de Husayn) avait pour épouse sa cousine Fatima (fille de Hasan). Ainsi, il appartenait doublement à la branche du Prophète.

- du côté maternel, son grand-père al-Qasim (petit-fils d'Abu Bakr) avait pour épouse sa cousine Asma (petite-fille d'Abu Bakr aussi) Ainsi appartenait-il aussi doublement à la branche du calife Abu Bakr.

Voici comment l'Imam Dhahabi le présente : « Ja'far Ibn Muhammad Ibn 'Ali fils du martyr Husayn fils de 'Ali Ibn Abi Talib, l'imam de la famille alide, as-Sadiq, un des maîtres emblématiques. Fils de la fille d'al-Qasim Ibn Muhammad, sa grand-mère maternelle est Asmâ' fille de 'Abd ar-Rahman fils d'Abu Bakr. Pour cette raison, il disait : "Je suis le fils d'Abû Bakr par deux fois."

Il a rapporté des hadiths et paroles de son grand-père al-Qâsim, de son père Abu Ja'far al-Baqir, de 'Ubaydallah, de 'Urwa Ibn Zubayr, de 'Ata' Ibn Rabah (esclave affranchi, le grand maître de la Mecque), de Nâfi' (esclave affranchi de 'Abdallah Ibn 'Umar, devenu son disciple et son continuateur. L'un des grands maître de Malik) et de beaucoup d'autres. Ont rapporté de lui Malik, les deux Sufyan (spécialistes du Hadith en leur temps), Hâtim... et beaucoup d'autres personnes...

Abu Hanifa disait de lui : "Je n'ai pas vu plus savant que Ja'far Ibn Muhammad." (...) Il est rapporté que Ja'far donnait de son argent jusqu'à n'en rien laisser à sa famille. Les qualités de cet homme noble, sont très abondantes. Et parmi les meilleures, nous pouvons citer ce que rapporte Hafs Ibn Ghiyyath qui l'a entendu dire : "Avant d'espérer l'intercession de 'Ali (Ibn Abi Talib), j'espère celle d'Abu Bakr, car il m'a engendré deux fois" (...) Bukhari n'a pas cité de hadiths rapportés de sa part, mais tous les autres savants en ont cité. »

Le même imam Dhahabî rapporte de lui cette belle sagesse : « Il disait : Prenez garde à ne pas polémiquer en religion. La polémique distrait le coeur et engendre l'hypocrisie. »

Naissance et Education

Ja'far naquit en 80H/699G (83H pour certains), la même année que son oncle l'Imam Zayd et l'Imam Abu Hanifa. Il connut quelques années son grand-père 'Ali Zayn al-Abidin qui le choya et auprès duquel il apprit beaucoup. Après la mort de son grand-père, son père, le savant et imam Muhammad al-Baqir, prit la relève dans son éducation et l'enrichit de ses propres connaissances et sagesses.

Ja'far grandit à Médine, foyer de la science, où les Compagnons et leurs Successeurs laissèrent le plus fortement leur empreinte au niveau de foi, du Hadith, du fiqh, de la langue arabe et de la sagesse. C'est la ville dans laquelle demeurèrent le plus grand nombre de Compagnons dont la somme (et la qualité) parvint à compiler, sinon tout, au moins la plus grande partie de l'héritage et de l'enseignement prophétique.

En effet, si une partie des Compagnons s'étaient propagés dans le vaste monde islamique d'alors, certains s'étaient fixés à La Mecque, Yémen, à Kûfa et Basra (Irak), ou encore en Syrie... Mais beaucoup revinrent mourir à Médine.

Malgré son jeune âge, Ja'far se lança à la découverte de toutes ces sources du savoir prophétique et des efforts jurisprudentiels qui animaient alors la vie intellectuelle de Médine. Si, par égard à sa noble ascendance, il consacra du temps aux hadiths et connaissances transmises par la lignée alide, il ne se priva jamais de l'apport des autres fuqaha'.

Auprès de l'imam Zuhri

Parmi les grands fuqaha' de son temps, il faut signaler l'exceptionnel Shihâb Zuhrî, l'un des grands maîtres de Médine et de l'imam Malik en particulier. L'imam Zuhrî avait hérité des connaissances de nombreux Compagnons, mais surtout du calife 'Umar et de son fils Abdallâh Ibn 'Umar ainsi que des Compagnons qui s'étaient formés à l'école de 'Umar, l'école de la maslaha (le principe de l'utilité et de l'intérêt public).

L'Imam Zuhrî avait des liens très forts avec la famille alide à Médine, notamment avec l'imam Zayd qui était du même âge que Ja'far. C'est dire combien la famille alide était en lien constant avec les autres savants à Médine en particulier, mais aussi à La Mecque, Basra et Kufa.

Al-Qâsim, un savant pour grand-père

Nous avons dit que la mère de Ja'far était la fille d'al-Qâsim, petit-fils d'Abu Bakr. Al-Qâsim Ibn Muhammad avait été éduqué par notre mère 'Aïsha qui n'était autre que sa tante paternelle et il contribua largement à transmettre l'immense héritage scientifique (hadiths et avis) de celle-ci. Riche de cela, al-Qâsim fut considéré comme l'un des sept grands fuqahâ' de Médine qui comptèrent parmi les grands transmetteurs, les juristes et les référents de Médine en leur temps.

Al-Qâsim s'intéressa aussi entre autres à l'école de 'Abdallâh Ibn 'Abbâs à La Mecque. En outre, al-Qâsim semblait béni puisque Dieu lui permit d'avoir les meilleurs éducateurs : quand son père, Muhammad fils d'Abû Bakr mourut, sa mère épousa l'imam 'Alî qui éduqua le jeune qu'était al-Qâsim.

Al-Qâsim était aussi connu pour son grand effort d'authentification des hadiths qu'il rapportait au Coran ainsi qu'aux hadiths authentifiés connus. Il rassemblait en lui les deux grandes spécialités de l'époque, le Hadith et le fiqh. Al-Qâsim eut de nombreux disciples, dont Abû Zinâd, l'autre grand maître de Mâlik dans le fiqh et le Hadith, et l'un des maillons les plus sûrs dans la chaîne de transmission du Hadith.

Al-Qâsim fut donc le premier précepteur et éducateur de Ja'far jusqu'à l'âge adulte. À travers lui, Ja'far put donc hériter une bonne partie des connaissances médinoises jusqu'au jour où ce dernier mourut en 108H ; Ja'far avait alors 28 ans.

D'un autre côté, le père de Ja'far, Muhammad al-Baqir, lui légua, quant à lui, non seulement ses connaissances diverses, la beauté du verbe arabe, la sagesse qui dicte l'éthique, mais aussi l'élévation de l'âme, le souci du détail, la sincérité dans la recherche scientifique. Ja'far avait environ 34 ans quand son père mourut.

À l'instar de son père et de son grand-père, il se mit lui aussi en quête constante de science, allant de cercle en cercle dans la mosquée du Prophète.

Dhahabi dit de lui : « Chaque fois, que ce soit publiquement ou en privé, il [Ja'far] s'indignait du mal que disaient les Râfida sur son grand-père Abû Bakr ; ceci est rapporté sans aucun doute possible. (...) Il n'était pas de ceux qui rapportaient quantité de hadiths, sauf ceux provenant de son père. Ils étaient tous deux parmi les plus grands savants de Médine. Ont rapporté de lui son fils Mûsâ al-Kâzim, Yahyâ Ibn Sa'îd al-Ansârî et Yazîd Ibn 'Abdallâh , alors que ces deux derniers étaient plus âgés que lui (...), ainsi que ses pairs comme Sufyân, Shu'ba, Mâlik. .. » (Dahabi, Siyaru a'lam nubala')

 

Ibn Taymiyya dit de lui : « Quant à l'imam juste, il ne dit et ne suit que la vérité. Celui qui veut suivre ce qui est rapporté de façon sûre du Prophète, de ses successeurs califes, de ses compagnons, des imams parmi ses proches - tels les imams 'Ali Ibn Husayn Zayn al- Abidin, son fils l'imam Abu Ja'far Muhammad Ibn 'Ali al-Baqir; et son fils l'imam Abû 'Abdallah Ja'far Ibn Muhammad as-Sadiq, le maître des savants de la communauté - à l'exemple de Malik Ibn Anas, Thawri et leurs pairs, trouvera tout cela en accord avec les fondements (usûl) de la religion.

Il y trouvera aussi ce qui l'éloignera des innovations de beaucoup de personnes parmi ceux qui sont venus après eux, tels les écrits qui contredisent les positions des premiers savants (salaf), dans lesquels les proches du Prophète (Ahlul Bayt) sont considérés comme des ennemis, dans lesquels on dénie ou diminue leurs droits et on leur porte préjudice, ou bien à l'inverse ceux qui exagèrent plus que de raison sur eux sans argument, et mentent pour cela, portant préjudice par ce faire aux autres, qui les ont précédés. » (Ibn Taymiyya, Kitâb Jâmi' al-masa'il)

L'Imam Ja'far

Ja'far s'imposa rapidement, non seulement à Médine, mais aussi dans toutes les contrées musulmanes, par sa production intellectuelle, le respect et l'autorité morale qui se dégageaient de sa personne. Abû Hanifa raconte que le calife abbasside al-Mansûr lui demanda de rédiger un certain nombre de questions épineuses à poser à l'imam Ja'far, ce qu'il fit.

Abû Hanîfa raconte : « Je suis entré et j'ai trouvé l'imam Ja'far assis à la droite du calife. Lorsque je l'ai regardé, une grande timidité me prit face à l'autorité morale et au très grand respect que dégageait sa personne, chose que je n'avais jamais éprouvée face au calife al-Mansûr. je le saluai, il me répondit et je me suis assis. Le calife, se tournant vers Ja'far, lui dit : "Voici Abû Hanifa !" Puis il se tourna vers moi et me dit : "Ô Abu Hanifa, pose à Abû 'Abdallâh (c'est-à-dire Ja'far) des questions !" Je lui ai alors posé des questions, et il me répondait en disant : "Chez vous, vous répondez par telle chose, les Médinois disent plutôt telle autre chose, quant à moi, voici mon avis." Parfois il était du même avis qu'une autre école, mais d'autres fois, il avait un avis complètement différent. Je lui posai quarante questions. À la fin, je lui dis : "Le plus savant des gens est celui qui connaît les divers avis et les raisons des divergences." » (Abu Zahra, Tarikh)

 

Il fut appelé as-Sadiq pour la véridicité de ses paroles, de ses états d'âme et de ses qualités. Sa production intellectuelle était impressionnante. Ibn Taymiyya rapporte de lui cette description, selon l'imam Malik : « Je le voyais très souvent. Il plaisantait et souriait beaucoup. Mais lorsqu'on faisait mention en sa présence du Prophète, il devenait blême. Je ne l'ai jamais vu réciter (à son auditoire) des hadiths sans qu'il soit en état d'ablutions. J'allais très souvent (à son cercle) durant un temps, et je ne le voyais que dans l'une de ces trois situations : soit il priait, soit il jeûnait, soit il lisait le Coran. Il ne parlait jamais de ce qui ne le regardait pas. Il était parmi les savants et les adorateurs qui craignaient Dieu. »

Il visita plusieurs fois l'Irak, le plus souvent à l'initiative des califes abbassides qui le convoquaient soit pour l'honorer soit pour vérifier les accusations portées contre lui sur une quelconque sédition ou aide apportée aux rebellions. Lors de ses visites, des chiites venaient le voir pour tenter de prendre de ses dires ce qui pouvait aller dans le sens de leurs croyances. Mal leur en prenait; à chaque fois, il se démarquait d'eux et de ce qu'ils professaient, notamment sur la question de l'imamat, des califes Abû Bakr et 'Umar, des déviations des sectes chiites extrémistes, dont certaines professaient l'inexistence de toute obligation religieuse (comme la prière, le jeûne du Ramadan...) et l'inexistence des interdits (comme le vin, ...).

Lors de ces visites, il faisait impression par son verbe, ses connaissances très étendues, et l'autorité morale et religieuse qui émanait de lui. Il eut de grandes discussions publiques, en donnant ses points de vue sur quantité de questions touchant notamment à la foi, contrant certains courants extrémistes et opposés sur le thème de la liberté humaine face aux choix divins. Il rencontra aussi certains ténors du courant dit rationaliste mu'tazila.

Mais sa véritable demeure était plutôt Médine à laquelle il revenait à chaque fois et où il mourut au mois de Shawwâl 148H (décembre 765). Certains Chiites prétendent que le calife abbasside al-Mansûr ordonna de l'empoisonner, ce qui le tua, mais ceci n'est pas vérifié du tout.


Cimetière de Baqi à Médine

A l'annonce de sa mort, l'imam Mâlik dit : « L'homme sincère (as-sadiq) ne sera pas atteint par la décrépitude, et ne perdra pas sa lucidité lors de ses derniers instants. Et qui peut prétendre être plus sincère que celui qui a été appelé "le Sincère" par les amis, les ennemis et l'histoire, lui, l'imam as-Sadiq Abû Abdallâh Ja'far, que Dieu soit Satisfait de lui et de ses pères. » (Abu Zahra, al-Imam Sadiq)

Les Mensonges sur l'Imam Ja'far

L'imam Ja'far fut le membre de la famille alide auquel on attribua le plus de mensonges alors qu'il en était innocent.

Note : Le nombre des traditions provenant de Muhammed al-Baqir et Ja'far as-Sadiq et rapportés par les compilations anciennes est de loin supérieur au nombre de celles des dix autres imâms (dans le chiisme duodécimain), du Prophète et de Fatima réunis ; en prenant l'exemple des « 4 livres », celui d'al-Kulayni contient 16 100 traditions, celui d'Ibn Babuye 9044 et les deux ouvrages d'al-Tusi, Tahdhib al-ahkam et Istibsar, respectivement 13 590 et 5511. De ces quelques 38 000 traditions près de 8 000 proviennent d'al-Baqir et 12 000 de Ja'far.

Ibn Taymiyya dit : « Abû 'Abd ar-Rahrnân rapporte dans son livre, Les vérités de l'exégèse (Haqaiq al-tafsir), des paroles attribuées à Ja'far Ibn Muhammad et ses semblables que toute personne versée dans la connaissance sait n'être que purs mensonges. En fait, on n'a jamais inventé autant de mensonges que sur la personne de Ja'far, parce qu'il était un homme de science et de piété, distingué par Dieu. Par leur connaissance et leur piété, lui, son père Abû Ja'far, et son grand-père 'Alî Ibn al-Husayn comptaient parmi les plus grands imams. Ja'far n'a pas eu son pareil par la suite dans la famille alide. Beaucoup de menteurs et d'innovateurs se sont appropriés son nom en lui faisant porter la paternité de leurs paroles. »

 

Il écrit aussi, en expliquant : « Et concernant leurs mensonges prétendant que certaines de leurs épîtres sont l'oeuvre de Ja'far, as-Sâdiq, les savants savent pertinemment que celles-ci n'ont été écrites que durant le quatrième siècle (hégirien). » (Ibn Taymiya, Majmu')

Il dit ailleurs : « Ils rapportent (faussement) qu'il aurait dit : "La taqya est ma religion, ainsi que celle de mes ascendants." Alors que la taqya est l'emblème même de l'hypocrisie. » (Ibn Taymiya, Majmu')

Il dit aussi : « Et nous en savons suffisamment sur les états de nos imams [pour dire] qu'il a été rapporté des propos faussement attribués à Ja'far as-Sadiq et il n'est pas un prophète parmi d'autres ; propos que tout savant connaissant Ja'far qualifierait de mensonges. Les mensonges sur lui sont des plus indignes, ils vont jusqu'à lui faire dire qu'il maîtrise le mouvement des objets d'ici-bas comme le tremblement des membres, les événements climatiques comme le tonnerre et la foudre, l'arc-en-ciel et autres événements semblables. Les savants savent pertinemment qu'il est innocent de tout ce qu'on lui impute. Tout comme il lui a été attribué la rédaction du livre sur le Jafr. » (Ibn Taymiya, Majmu')

Le grand mensonge du Jafr

Parmi les quatre grands livres chiites qui composent l'essentiel des hadiths et des avis jurisprudentiels chiites, il faut citer spécifiquement celui de Kulaynî, Al-Kafi. Cet auteur a raconté énormément de mensonges sur l'imam Ja'far.

Le premier d'entre eux est la soi-disant connaissance de l'imam Ja'far du Jafr qui selon Kulaynî et les grands auteurs chiites, est ce legs sacré qu'aurait laissé le Prophète à 'Alî, de façon exclusive, legs que ses descendants, à travers Husayn, se sont transmis.

Selon Kulaynî, le livre du Jafr contient la Thora de Moïse, les Évangiles de Jésus, les sciences des premiers prophètes et des premiers savants israélites. Il contiendrait aussi la connaissance du passé et du futur. Toujours selon Kulaynî et d'autres, seuls les imams alides, en se le transmettant, pouvaient le lire. Ce livre aurait été révélé par Dieu via l'archange Gabriel à Muhammad afin qu'il le transmette à 'Alî. Kulaynî est l'un des principaux auteurs qui fait remonter la connaissance du Jafr à l'imam Ja'far.

Ibn Taymiyya réfute tout cela et dit : « Les mensonges et les secrets qu'ils [les chiites] font remonter jusqu'à Ja'far as-Sadiq sont parmi les plus grands. Et il a été dit qu'on n'a jamais attribué autant de mensonges à une personne qu'à Ja'far, parmi eux, il y a le livre du Jafr dont ils disent qu'il était de sa main. » (Ibn Taymiya, Majmu')

La réfutation du Jafr

Pour les musulmans, sans parti pris aucun, et dans la limpidité des sources, la réfutation du Jafr est claire :

- Qui peut prétendre connaître le futur hormis Dieu ? Même le Prophète n'avait pas cette prétention ! Si Dieu a effectivement fait entrevoir au Prophète certains événements futurs, cette connaissance n'était pas systématique. Voir à ce sujet le célèbre hadith de la visite de l'archange Gabriel au Prophète réuni avec certains de ses compagnons, dont 'Umar qui relate le hadith.

- La majeure partie des sources prétendant que l'imam Ja'far connaissait le Jafr provient de Kulaynî. Ce dernier a aussi prétendu que l'imam Ja'far aurait dit qu'il manquait au Coran des versets omis sciemment par les premiers califes, et que d'autres étaient ajoutés. Comment une personne qui rapporte des mensonges ou ment elle-même sur une question aussi importante et fondamentale que celle du Coran, puisse être crue sur d'autres questions ?

- En fait, le Jafr est une tentative d'asseoir certaines croyances chiites en les attribuant aux descendants alides, qui en sont bien sûr totalement innocents. On peut citer parmi ces croyances l'infaillibilité des imams, la réincarnation et autres croyances extra-musulmanes. Il y a aussi l'occultation du douzième imam et à ce propos Kulaynî prétend que l'imam Ja'far aurait prédit que le douzième imam serait occulté, plus d'un siècle avant qu'on arrive au douzième imam de la lignée !

La science de l'Imam Ja'far

Le sage imam Muhammad al-Baqir, son père, lui avait laissé ce conseil :

« Ne prends pas pour compagnon un immoral débauché (fasiq), il te vendra pour une bouchée de nourriture ou moins encore. Ne prends pas pour compagnon l'avare, il te coupera de ses biens au moment où tu en auras le plus besoin. Ne prends pas pour compagnon un menteur, car il est pareil à un mirage, il rapprochera de toi l'éloigné et éloignera de toi le proche. Ne prends pas pour compagnon un idiot, il voudra t'être utile et te portera préjudice. Ne prends pas pour compagnon celui qui a rompu ses liens familiaux, je l'ai trouvé maudit dans le Livre de Dieu. » (Asbahâni, Hilyat)

Fidèlement aux conseils de son père, l'imam Ja'far éloigna de lui tous ceux qui portaient ces maux. Parmi ceux-là, il rencontra beaucoup de personnes se réclamant du chiisme qui n'avaient aucun respect pour les deux premiers califes et les autres Compagnons, et qui se plaisaient à répandre les pires mensonges à leur encontre.

L'imam Ja'far préféra au contraire se rapprocher des gens pieux et des savants, tels les imams Mâlik et Abû Hanifa en particulier, mais d'autres aussi. Son cercle comprenait aussi beaucoup d'étudiants et de disciples. L'imam Mâlik nous raconte ses rencontres avec lui :

« Je rendais régulièrement visite à Ja'far Ibn Muhammad, et il était toujours de bonne humeur, tout en sourire, mais lorsque le Prophète était évoqué, alors son visage devenait blême. J'allais très souvent chez lui auparavant, et je ne le voyais que dans une de ces trois situations : soit il priait, soit il jeûnait, soit il lisait le Coran. Je ne l'ai jamais vu narrer les paroles prophétiques sans qu'il soit en état de purification rituelle wudû'. Il ne parlait que de ce qui le concernait. Il faisait partie des savants pieux, et était de ceux qui menaient une vie sobre et qui craignaient Dieu. À chacune de mes visites, il me faisait honneur en enlevant le coussin sur lequel il était assis pour que je puisse m'y asseoir. » (Abu Zahra, Tarikh)

Malik participa beaucoup à son cercle en tant qu'étudiant et il prit de lui nombre de hadiths et d'éléments de fiqh que nous retrouvons dans le Muwatta'. De même, malgré le fait qu'il avait pratiquement le même âge que lui, l'Imam Abû Hanifa fit de Ja'far son maître et rapporta de lui nombre de hadiths prophétiques que nous pouvons retrouver chez ses deux disciples (Abû Yûsuf et Muhammad Shaybâni) qui ont compilé les avis et hadiths de l'imam Abû Hanifa. Tout ceci est facilement identifiable grâce à la chaîne (sanad) de transmission suivante : « Selon Abû Hanifa selon Jafar Ibn Muhammad ... »

On peut aussi retrouver des hadiths rapportés par l'imam Mâlik qui comptent l'imam Ja'far dans la chaîne de transmetteurs, à l'exemple des Hadiths suivants dans le Muwatta' :

Malik rapporte selon Ja'far Ibn Muhammad, selon son père qui a dit : « Fatima, la fille du Prophète, pesa les cheveux de Hasan, de Husayn, de Zaynab et d'Umm Kalthûm, et donna en aumône l'équivalent (en poids) en or. » [Malik (946)]

Il faut d'ailleurs noter que le (très long) hadith fondateur du hajj chez l'Imam Muslim (2137) est rapporté par Ja'far. C'est ce hadith sous forme de petits morceaux que nous retrouvons chez Mâlik, Tirmidhî (797), Nasa'i (649) et les autres.

D'autres thèmes sont aussi rapportés par les imams compilateurs du Hadith, ceux que nous avons cités, et les autres comme Ahmad, Ibn Maja, Darimi... Si, comme l'ont fait Muslim, Mâlik, Abû Hanifa, et d'autres, Bukhari ne rapporte pas dans son Sahih de hadiths de Ja'far, ce n'est pas parce qu'il a douté de la véridicité de notre imam et de sa spécialisation dans la transmission des hadiths, mais parce que après Ja'far, la chaîne des transmetteurs peut inspirer le doute. En outre, Bukhari a rapporté des hadiths de l'imam dans son autre livre, Al-adab al-mufrid. Enfin, Bukhari ne prétend pas qu'il a rapporté tous les hadiths authentiques dans son Sahih. D'autres, après lui, comme Muslim, Tirmidhi etc, en ont rapporté.

Parmi les disciples de l'imam Ja'far, nous pouvons relever de grands savants sunnites à l'exemple du Successeur Yahya Ibn Sa'id al-Ansari. De même bon nombre de savants ont rapporté ses hadiths, comme nous l'avons mentionné, notamment Abu Hanifa, Malik, Shu'ba Ibn al-Qasim, Sufyan Ibn 'Uyayna, Sufyan Thawri, Sulayman Ibn Bilal et beaucoup de personnes appartenant à la génération des Successeur des successeurs.

Tout ceci montre bien que l'imam Ja'far n'avait aucun lien avec les chiites, au contraire. D'ailleurs, les califes omeyyades puis abbasside avaient accusé de chiisme de grands savants tels Abu Hanifa, Shafi'i, Bukhari etc., à cause de leur attachement à la vérité et à la cause alide.

L'imam Ja'far ne se contenta pas de s'intéresser au fiqh, au Hadith, à l'exégèse coranique ou à la rhétorique ('ilm al-kalâm) ; il alla aussi vers d'autres connaissances et sciences, et notamment vers les sciences naturelles. Il étudia la physique, la chimie, les mathématiques, l'astronomie, le mouvement de la terre et des autres astres.

Il était aussi connu pour sa connaissance des principes éthiques et sa sagesse. Nous donnons en fin de chapitre quelques citations de cette sagesse par laquelle il abreuvait ses visiteurs et qui nous sont parvenues. Cheikh Abû Zahra rapporte qu'il y a consensus auprès des savant sur l'immense connaissance de cet imam, reconnue par tous ceux qui l'ont approché et qui lui reconnaissaient une intelligence aigue.

Il était connu aussi pour son intense spiritualité et ses longues méditations. D'ailleurs les premiers promoteurs du soufisme participèrent à son cercle, ce qui fait dire à plusieurs confréries soufies actuelles qu'elles tiennent leur science de l'héritage de notre imam. Certaines confréries lui prêtent, elles aussi, tout un ésotérisme et la connaissance de sens caché du Coran, de la Sunna notamment, dont l'authenticité de la filiation reste à démontrer.

Ja'far et la Politique

Ja'far vécut le plus clair de son temps à Médine, puis il partit en Irak un temps. Arrivé dans ce pays, il ne demanda jamais la place ou le rang d'imam, il ne chercha jamais à concurrencer quelqu'un. Fidèle à lui-même, il resta humble et modeste malgré son savoir, sa sagesse, sa proximité prophétique.

De même, il ne s'engagea pas politiquement ; il ne s'intéressa pas au califat et ne fit aucun commentaire ou geste dans ce sens, même si les chiites prétendent le contraire en disant qu'il dissimulait ses prétentions.

Il faut souligner les épreuves vécues par la famille alide que Ja'far connut en partie. En effet, c'est de son vivant que son oncle l'imam Zayd fut tué par le calife omeyyade Hishâm Ibn 'Abd al-Malik et ses soldats. Il sut de quelle manière vile et atroce sa tombe fut profanée, et son corps mutilé puis brûlé. Il vit aussi les Irakiens trahir l'imam comme ils l'avaient fait auparavant avec son grand-père Husayn. Il avait d'ailleurs conseillé son oncle Zayd (qui était du même âge, rappelons-le) de ne pas prendre les armes, réitérant par la suite son conseil à ses cousins, les fils de l'imam Zayd, qui se rebellèrent aussi contre les Omeyyades.

Lorsque les Abbassides prirent le pouvoir, Ja'far espéra, comme beaucoup d'autres savants et d'hommes pieux, qu'ils arrêteraient l'injustice qui s'acharnait sur la famille alide. Rappelons que les Abbassides renversèrent le pouvoir omeyyade sous prétexte justement de combattre cette injustice, se réclamant eux-mêmes de l'ascendance alide. Mais, une fois assis sur le trône, ils imitèrent l'attitude des Omeyyades, voire le dépassèrent, et firent subir de terribles épreuves aux descendants de 'Ali.

Dès le règne d'al-Mansûr, les accusations contre les descendants alides ne cessèrent de fuser, prétextes supplémentaire pour les confiner et les harceler jusqu'à leur rendre la vie impossible. N'en pouvant plus de l'injustice, deux autres alides descendants de Hasan décidèrent de se rebeller. Il s'agit de Muhammad Nafs Zakiyya, et de son frère Ibrahim, les fils de 'Abdallah fils de Hasan fils de Hasan fils de 'Ali. Le premier prit la tête de la rébellion à Médine et ses environs et le second, en Irak. Tous deux furent tués dans des conditions atroces, mais la répression d'al-Mansur ne s'arrêta pas là puisqu'il s'en prit à leur père 'Abdallah, pourtant très âgé, et le mit en prison où il trouva la mort la même année que ses fils (145H), submergé par la tristesse. C'était un grand savant très respecté et l'un des cheikhs d'Abu Hanifa et de Malik.

Toutes ces épreuves, ce sang versé et cette injustice depuis presque soixante-dix ans convainquirent l'imam Ja'far de s'éloigner de toute prétention politique, en se consacrant à la science et sa lumière. Cela ne veut pas dire qu'il n'avait pas d'opinion politique, au contraire, et il ne s'empêchait de le dire. Mais sa préoccupation était autre.

Lorsque la révolte de Muhammad Nafs Zakiyya et de son frère Ibrahim se préparait, al-Mansur fit convoquer l'imam Ja'far, l'accusant de rassembler la zakât des croyants pour la donner en faveur de la révolte de ses cousins. Lorsque Ja'far pénétra dans la cour de Bagdad, al-Mansur lui dit :

« Ô Ja'far Ibn Muhammad, où va tout cet argent que rassemble pour toi al-Mu'lâ Ibn Khanis ? » L'imam lui répondit : « Par Dieu, je n'ai rien demandé à personne! » Al-Mansûr lui dit : « Tu prêtes serment par le divorce ? » L'imam lui dit : « Je jure par Dieu que je suis innocent de cette accusation ! » Le calife lui dit : « Non, tu dois prêter serment par le divorce! » L'imam lui dit: « Comment ? Ne te suffis-tu pas de ma parole par Dieu avec Lequel n'existe aucune divinité? » Le calife lui dit : « Ne me parle pas de fiqh ! » Et l'imam de lui répondre : « Et si moi je ne parle pas de fiqh, qui d'autre alors le ferait ? » Le calife lui dit : « Laisse tomber tout cela ! Je vais faire venir immédiatement cet homme afin de te confronter à lui. »

L'homme vint, entouré de soldats. Ils lui demandèrent, en présence de l'Imam Ja'far, s'il récoltait la zakât pour l'imam. L'homme dit : « Oui, c'est vrai ! Et lui, c'est Ja'far Ibn Muhammad sur lequel j'ai dit telle et telle chose. » L'imam Ja'far lui dit: « Es-tu prêt à jurer que ce que tu dit sur moi est vrai ? » L'homme répondit par l'affirmative. L'imam lui dit alors : « Dis : "Je me dégage du mouvement et de la force Dieu et je reviens à mon mouvement et ma force pour prouver que suis sincère dans ce que j'ai dit." »" Le calife dit à l'homme : « Jure de la façon que te le demande Abû 'Abdallâh ! » L'homme jura alors par ces paroles. À peine eût-il fini de prononcer la formule qu'il fut pris par un tremblement et qu'il tomba raide mort!

Le calife eut si peur de ce qu'il venait de voir qu'il trembla de tout son corps et dit à l'imam Ja'far : « Ô Abû 'Abdallah, si tu veux rejoindre la ville de ton grand-père, tu peux le faire quand tu veux, et si tu veux rester auprès de nous, nous saurons t'honorer comme il se doit. À partir d'aujourd'hui, je n'accepterai ni n'entendrai plus aucune parole racontée sur toi. » (Abu Zahra, Tarikh)

Quelques avis de l'Imam Ja'far

Comme tout savant mujtahid, l'imam Ja'far a émis un grand nombre d'avis juridiques (fiqh) et s'est largement prononcé sur les questions de la foi et de la croyance, car il n'était pas seulement rapporteur et compilateur de hadiths. Il lui a été demandé son avis sur le caractère créé ou incréé du Coran. Il répondit qu'il était incréé, comme tous les grands imams. (Ibn Taymiya, Majmu')

Il faut faire remarquer qu'Ibn Taymiyya s'est souvent rangé aux avis de Ja'far et de son père Muhammad al-Baqir. Il s'est notamment inspiré d'eux pour sa fatwa célèbre du divorce répété trois fois. Pour lui, le fait de prononcer la formule de divorce par trois fois en un même lieu et en un même moment est équivalent à un seul divorce et non trois. Il en est de même pour celui qui jure de divorcer de manière inconsciente, non réfléchie.

Sur l'unicité divine (tawhid)

L'imam Ja'far s'est très tôt opposé aux idées anthropomorphistes qui circulaient dans certains cercles, et qui s'appuyaient sur les versets et hadiths qui mentionnent « la Main de Dieu » , « les Yeux de Dieu », « le Visage de Dieu ». etc. Pour lui , ces versets sont à interpréter en fonction du verset : « Rien ne Lui est comparable. » (Coran 42.11)

Ainsi, ces mots ne sont pas à prendre au sens propre, ils sont de l'ordre du majâz, du sens figuré, à ne pas prendre à la lettre, et doivent donc être compris différemment. Et il interprète le verset (Yad Allah fawqa Aydihim) comme le pouvoir de Dieu.

Ibn Taymiyya rapporte qu'on demanda à l'imam Ja'far s'il avait vu Dieu lors de son adoration. L'imam Ja'far répondit : « J'ai vu Dieu puis je L'ai adoré. » On lui dit alors : « Comment as-tu vu Dieu ? » Il répondit : « Les yeux ne Le voient pas par la force de la vue, mais c'est la vision du coeur par la grâce de la certitude. Et Dieu sera vu dans la Dernière vie (contrairement aux chiites qui affirment le contraire), comme Il l'a informé dans Son Livre et comme l'a rapporté Son Envoyé. Ceci est notre parole en laquelle nous croyons ainsi que celle de nos imams. » (Ibn Taymiya, Majmu')

Sur la prescription divine (al-qadar)

La position de l'imam Ja'far sur cette question se caractérise par deux aspects fondamentaux :

- D'une part, pour lui, l'être humain est entre la liberté totale et la prescription totale ; il refuse ainsi de s'aligner sur les qadariyya (pour qui tout est prescrit, l'homme ne peut rien changer) et les mu'tazilites (pour qui l'homme est totalement libre, la volonté divine n'y changeant rien). Cette voie médiane est celle choisie par la grande majorité des savants sunnites, à l'instar des quatre imams et d'autres.

- D'autre part-il rejette catégoriquement l'idée du badâ' que les chiites propageaient alors (à savoir que Dieu change sans cesse de décision, suivant en cela le changement de Sa connaissance). Cette idée a pris naissance chez les faux prophètes qui prétendaient connaître le futur et le prédisaient aux gens. Comme il ne se réalisait pas, ils disaient : « Dieu a changé de décision ! » Les chiites ont repris cette croyance puisque leur credo contient l'idée que leurs imams ont connaissance du futur, ce que nous avons souligné plus haut dans le Jafr. L'imam Ja'far s'est très fortement s'est à maintes reprises élevé contre cette idée.

- L'imam rejette aussi catégoriquement la réincarnation des imams ainsi que l'occultation de toute personne, imam ou non, qui sont aussi des thèses chiites.

L'Imam Ja'far et les Chiites

L'Imam Ja'far fut largement éprouvé par les chiites qui se réclamaient de lui, de son école, mais surtout de leur pseudo-allégeance à la famille alide. Non seulement les chiites le déclarèrent sixième imam à son insu, mais ils lui attribuèrent des paroles qu'il n'avait jamais dites et des opinions qu'il n'avait jamais tenues. Ainsi, on dit de lui qu'il avait une attitude belliqueuse (plutôt d'excommunication) envers les deux premiers califes, Abû Bakr et 'Umar, qu'il croyait en l'infaillibilité des imams, etc., sans oublier qu'il aurait prétendu avoir la connaissance du Jafr, ce que nous avons souligné plus haut.

Si toute analyse historique objective et claire s'oppose clairement à cela, puisque l'imam Ja'far s'est toujours ouvertement réclamé d'une vision orthodoxe sunnite, les chiites, jusqu'au jour d'aujourd'hui, se réclament de lui et de ses avis juridiques.

Il savait tout comme son père l'imam Muhammad al-Baqir, que des gens se prétendaient de lui et de sa famille pour propager des croyances et des pratiques déviantes et lui et son père n'eurent cesse de les dénoncer, de les désavouer et de clamer leur innocence face aux idées chiites qui se répandaient en leur nom. Tout cela pose le problème de la crédibilité des sources chiites, ce que nous verrons dans le paragraphe suivant.

Le problème Kulayni

Muhammad Ibn Ya'qub al-Kulayni (m. en 328H/941G) est l'un des trois grands savants chiites ayant compilé ce qui est appelé Les quatre sources secondaires (Al-jawâmi' ath-thânawiyya), ou tout simplement Les quatre livres, qui comportent les « hadiths » chiites.

Les deux autres savants sont Muhammad Ibn 'Ali Ibn al-Husayn as-Saduq (306-381H/918-991G), et Muhammad Ibn al-Hasan at-Tusi (385-460H/995-1068G).

Ces quatre livres qui rapportent les hadiths attribués à l'imam Ja'far et son fiqh sont :
Al-Kâfî fi 'ilm ud-din, de Kulayni, (Ce qui est suffisant dans la connaissance de la religion)
Man lâ yahduruhu al-faqîh d'as-Sadûq b. Babuya, (Celui qui n'a pas de juriste à sa disposition)
At-Tahdhîb al-ahkam fi sharh al-munqi'a de Tusi, (La Rectification des dogmes)
Al-Istibsar fima 'khtalaf min al-akhbar de Tusi, (Le Regard perspicace sur les divergences de la tradition)

A ces recueils s'ajoutent des livres plus récents, moins fiables du point de vue de l'authenticité des traditions qui y sont consignées, comme les nombreux volumes de "l'Océan des Lumières" (Bihar al-anwar) de Mohammad Baqir Majlesi, théologien de l'époque safavide (mort en 1699), fortement décrié par les réformateurs modernes : ils lui reprochent d'avoir encombré la religion de toute sorte de croyances secondaires dont certaines, notamment les directives concernant la vie sexuelle, font rire aujourd'hui les esprits libertins.

Kulayni, auteur d'al-Kafi est considéré comme « le Bukhari des chiites » concernant l'authenticité des hadiths qu'il rapporte. Son livre est divisé en trois grandes parties. Voici comment il intitule certains des chapitres de son livre :

• Chapitre sur le fait que les imams savent quand ils mourront, et qu'ils ne meurent que par leur propre volonté.

• Chapitre sur le fait que les imams ont la connaissance du passé et de l'avenir et qu'aucune chose ne se passe sans leur connaissance.

Il rapporte dans ce chapitre la parole suivante qu'il impute à l'imam Ja'far : « Je connais ce qu'il y a dans les Cieux et la Terre, et je connais ce qu'il y a dans le Paradis et dans l'Enfer, et j'ai la connaissance du passé et du futur. »

 

• Chapitre sur le fait que la Terre appartient entièrement à l'imam.

Il y prétend que l'imam Ja'far aurait dit : « Ne sais-tu pas que la vie ici-bas et celle de l'au-delà appartient à l'imam ? Qu'il la dépose là où il le désire et l'enlève à qui il veut ? »

Il y est écrit aussi que : « La visite du tombeau de Husayn équivaut à vingt 'umra et hajj. »

• Kulayni rapporte dans son livre à propos du Jafr : « C'est le contenant, depuis Adam, des sciences des prophètes, des "conseillés", la science des savants précédents des Fils d'Israel. »

On mesure ainsi toute l'étendue de la connaissance de l'inconnu attribuée faussement à notre imam, en contradiction frontale avec les énoncés coraniques les plus clairs. Qui d'autre que Dieu connaît le futur, a entre Ses mains toute la puissance, et peut décider de la sacralité d'un endroit ?

Voici ce que l'on peut lire sur l'ouvrage Al-Kafi et son maître : « Al-Kafi est le plus précis et le plus complet des Quatre Livres. Sa compilation se fit durant vingt années pendant lesquelles son auteur passa sa vie à trier les hadiths, à les classifier et à vérifier leurs chaînes de transmetteurs. Et, étant donné qu'il était le contemporain des compagnons des imams et des conteurs (rapporteurs ou transmetteurs de hadiths) et qu'il tenait les hadiths directement de ces derniers, il transmet ces récits avec un nombre réduit de transmetteurs intermédiaires, ce qui croît la probabilité d'exactitude des hadiths relatés et inspire plus de confiance quant à leur authenticité. » (Bostani, Les sources de la noble sunna)

Actuellement, beaucoup d'auteurs chiites considèrent que ce livre ne contient pas que des hadiths authentiques (authenticité selon les critères chiites, non sunnites). Selon l'un des comptages, il comporterait 9485 hadiths faibles pour 5072 hadiths sûrs (toujours sur des critères chiites), et quelque 446 hadiths moyens (acceptables). Ainsi, il y a environ deux fois plus de hadiths faibles (non crédibles) que de hadiths acceptables ! Rappelons encore que les critères sunnites d'authenticité des hadiths sont bien plus sévères chez Bukhâri, Muslim, Mâlik et les autres savants. Même la notion de tawâtur utilisée par Kulaynî dans la transmission de certains hadiths est battue en brèche par des auteurs chiites.

D'autant plus que le livre de Kulayni est celui qui comptabilise le plus grand nombre de hadiths et de règles de fiqh imputés à l'imam Ja'far, comparativement aux trois autres, ce qui accroit la dangerosité de ce livre. L'oeuvre de Kulaynî a sans nul doute largement contribué à l'image faussement chiite de l'imam Ja'far. N'oublions pas qu'il a prétendu que l'imam aurait émis de doutes sur l'authenticité du Coran... Pourtant, on l'a vu, son travail ne fut pas des plus minutieux, ce qui met le livre et son auteur sur la sellette et lui enlèvent toute crédibilité. Mais, cela montre surtout l'étendue du désastre dont a été victime l'immense production intellectuelle du noble imam Ja'far.

Le problème des autres sources

La première source, et de loin la plus importante, est donc Al-Kafi de Kulayni. La deuxième source est le livre d'as-Saduq, Man la yahduruhu l-faqih. L'auteur du livre a carrément coupé et occulté la grande majorité des chaines de transmission des hadiths et avis qu'il rapporte. Se pose donc le problème de l'authentification de tous ces hadiths et avis qui ne peut plus se faire. La crédibilité de cette source est donc largement entachée.

Voici ce qu'en dit 'Abbas Ahmad al-Bostani qui est lui-même chiite : « Ce livre, bien qu'il soit excellent, dans la mesure où il s'applique à présenter ce qui est authentique aux yeux de l'auteur, est quand même sujet à examen approfondi, sur un certain nombre de plans :

1. L'auteur y a fusionné ses fatwâ (avis juridiques) dans certains hadiths, ce qui ne manquera pas de semer une certaine forme de confusion chez les chercheurs des générations futures, ne sachant pas si ce qu'ils lisent est un hadith ou un simple avis juridique de as-Saduq.

2. Il y a des coupures dans certains hadiths et l'abrégement de leurs contenus.

3. Le livre comprend certaines fatwâ étranges. »

Concernant les deux livres de Tusi, le même problème de la non continuité des transmetteurs des hadiths et avis des imams alides se pose aussi. Parfois, les chaines de transmission ne sont pas mentionnées du tout. Il s'est basé le plus souvent sur le livre de Kulayni qui constitue pour lui la source première.

Voici ce que dit 'Abbas Ahmad al-Bostani : « Il y a des hadiths qui n'ont nullement été émis par les Imams (paix et salut sur eux), mais par des charlatans et des menteurs qui les ont attribués injustement à eux, en les glissant dans les livres des compagnons des Imams ou par bien d'autres moyens diaboliques, en prenant soin, bien entendu, de rattacher à ces hadiths, des chaînes de transmission authentiques, pour les rendre vraisemblables. » (Les sources de la noble sunna)

Nous ne pouvons malheureusement pas détailler les sources juridiques utilisées par l'imam Ja'far ni préciser les incidences de ses connaissances en tant qu'école juridique comme il est fait pour les autres imams. Et ceci, pour deux raisons essentielles :

• Ce qui est rapporté de lui, comme fondateur d'école, par les chiites est basé, pour une large partie de leurs écrits fondateurs, sur Kulayni. Or ce dernier n'a aucune fiabilité auprès des savants sunnites au vu des mensonges grossiers qu'il a rapportés sur l'imam Ja'far. D'ailleurs, certains de ses mensonges ont aussi été relevés par d'autres savants chiites. Le même problème de fiabilité se pose pour les deux autres auteurs, Saduq et Tusi. La fiabilité des sources fait donc véritablement défaut et pose problème. Comment démêler le vrai du faux ? Un travail immense serait à faire. Il faut souligner, à ce propos, le gigantesque effort fourni par cheikh Abû Zahra dans son livre dédié à notre imam « Al-imam Ja'far as-Sadiq, sa vie, son époque, ses avis et son fiqh », dans lequel nous avons puisé un certain nombre d'éléments.

• Une partie du legs de notre imam se trouve dans les écrits sunnites, mais cela ne constitue qu'un faible pourcentage de ce qui se trouve dans le chiisme duodécimain.

• De leur côté, les sunnites n'ont pas fait ce travail de conservation des très nombreux avis de l'imam Ja'far ou des disciples qui ont perpétué son oeuvre. Ce qui nous est parvenu est trop peu important, alors qu'il est, rappelons-le, le plus grand imam de la famille alide, comme nous l'avons mentionné plus haut. Ceci peut s'expliquer par divers facteurs, et notamment la répression abbasside qui s'abattait régulièrement sur toutes les personnes affirmant leur amour et respect pour les descendants alides. Nous suffit-il de citer l'emprisonnement de l'imam Shafi'i et sa condamnation à mort par le pouvoir abbasside, qui aurait été tué n'était-ce le témoignage en sa faveur du grand cadi Muhammad Ibn Hassan Shaybani qui l'avait côtoyé au cercle de l'imam Malik. Nous suffit il aussi de citer l'accusation portée contre l'imam Bukhari pour chiisme et son exil pendant plusieurs mois.

• Mais le problème de conservation n'est pas propre à l'imam Ja'far et aux savants alides car même chez les sunnites, beaucoup d'autre grands imams n'ont pu fonder d'école, ou s'ils en ont fondé, elles ont disparu. Il ne reste que quelques avis épars de ces savants comme Sufyan Thawro (le grand compagnon de notre imam), Layth Ibn Sa'd (Égypte) ou encore al-Awza'i (Liban) qui ont ou auraient pu fonder des écoles.

Pour toutes ces raisons, malgré l'ampleur de la contribution scientifique et religieuse de l'imam Ja'far, la tradition sunnite ne rapporte qu'une partie, trop petite, de toute son oeuvre. Et l'apport chiite ne pouvant être considéré comme fiable, nous devons nous contenter des maigres informations authentifiées qui nous sont parvenues.

La Sagesse de l'Imam Ja'far

En digne héritier de son père et de grand-père, l'imam Ja'far était doué d'une sagesse et d'une éloquence toutes deux impressionnantes.

Al-Asbahânî dans Hilayat rapporte quelques citations :

« Les savants (fuqaha') sont les dépositaires de confiance des prophètes. Mais lorsque vous les voyez se diriger vers les gouvernants, alors ne leur faites plus confiance. »

« La prière est l'offrande de toute personne pieuse, le hajj est l'effort (jihâd) de toute personne faible, la purification du corps est le jeûne. Celui qui appelle les gens au bien sans le faire lui-même est pareil à un archer sans arc. Faites descendre sur vous les biens par l'aumône, préservez votre fortune par la zakât. Celui qui économise ne deviendra pas pauvre.

L'organisation (tadbir) est la moitié de la vie ; vivre en bonne harmonie est la moitié de l'intelligence, une famille peu nombreuse est l'une des deux facilités dans ce monde ; celui qui attriste ses parents commet une impiété contre eux ; celui qui frappe sa cuisse [par révolte] lors d'une mauvaise nouvelle réduira ses bonnes actions à néant.

Dieu fait descendre la patience avec la mauvaise nouvelle ; Il fait descendre la subsistance avec le besoin. Celui qui économise dans sa vie, Dieu le récompensera de Ses largesses, et celui qui dilapide sa vie Dieu lui ôtera de Ses biens. »

L'imam Ja'far conseilla son fils par ces paroles :

« Mon fils ! Accepte ma recommandation, et apprends bien mes paroles ! Si tu le fais, tu vivras alors heureux et tu mourras loué. Mon fils, celui qui se suffit de ce que Dieu lui a donné devient riche ; celui qui regarde avec envie la part des autres mourra pauvre ; celui qui ne se suffit pas de la part que Dieu lui donne accusera Dieu dans Son jugement ; celui qui amoindrit son erreur amplifiera celle des autres.

Mon fils, celui qui dévoile l'intimité des autres verra ses faiblesses étalées ; celui qui dégaine son épée dans l'injustice en mourra ; celui qui creuse un puits pour son frère tombera dedans ; celui qui fréquente les médiocres (les gueux) sera méprisé ; celui qui fréquente les savants sera respecté ; celui qui fréquente les mauvais endroits en sera accusé. Mon fils, fais attention à ne pas te moquer des hommes, ils se moqueront de toi.

Attention à ne pas chercher ce qui ne te regarde pas, sinon tu seras discrédité. Mon fils, dis la parole de vérité qu'elle soit en ta faveur ou en ta défaveur, et tu seras honoré parmi tes pairs... Mon fils, si tu dois visiter des gens, alors rends visite aux meilleurs et ne va pas chez les dépravés, ces derniers sont pareils à des rochers sur lesquels nulle eau ne coule ; ils sont pareils à des arbres sur lesquels nulle feuille ne verdit, et à une terre de laquelle nulle herbe ne pousse. »

L'imam Ja'far dit : « Il n'y a pas meilleure provision que la piété (taqwâ), ni meilleure chose que ne pas parler, ni ennemi plus dangereux que l'ignorance, ni maladie plus grave que le mensonge. »

Thawrî rapporte : « Je rencontrai le véridique, fils du véridique, Ja'far Ibn Muhammad. Je lui dis alors : "Ô fils du Prophète, conseille-moi !" Il dit : "Ô Sufyân, pas d'esprit chevaleresque pour celui qui ment. Point de frère à celui qui veut tout accaparer. Point de repos pour celui qui jalouse tout. Point de considération à celui qui a un mauvais tempérament." Je dis : "Ô fils du Prophète, continue !" Il me dit : "Ô Sufyân, aie confiance en Dieu, tu seras croyant. Agrée la part que Dieu t'a donnée, tu seras riche. Sois bon avec ton voisin, tu seras musulman. Et ne sois pas le compagnon du dépravé car il t'apprendra de sa dépravation. Et consulte dans tes affaires ceux qui craignent Dieu." » (Al-Asbahânî, Hilayat)

Sufyan Thawri rapporte qu'il rencontra l'imam Ja'far alors qu'il faisait halte à al-Abtah (endroit à l'extérieur de La Mecque, sur la route de Minâ).
Il dit : Je lui posai la question suivante : "Ô petit-fils du Prophète, pourquoi [Dieu] a-t-Il placé la station ('Arafat) à l'extérieur du périmètre sacré et ne l'a pas placée à l'intérieur ?"

Il répondit : "La Ka'ba est la Maison de Dieu, la limite sacrée est son entrée, et la station est sa porte. Les pèlerins ont pris [la Ka'ba] pour destination, et Il [Dieu] les a stoppés à sa porte pour L'implorer. Après leur avoir permis l'entrée, Il les a rapprochés de la deuxième porte, c'est-à-dire Muzdalifa. Lorsqu'Il a vu leurs nombreuses supplications et leurs efforts soutenus, Il leur a envoyé Sa miséricorde. Après les avoir enveloppés de Sa miséricorde, Il leur a demandé de présenter leurs offrandes (le sacrifice). Lorsqu'ils ont présenté leurs offrandes et après s'être lavés et purifiés des péchés (lapidation des stèles) qui constituaient un obstacle entre eux et Lui, Il leur a ensuite demandé de visiter Sa Maison Sacrée en état de pureté."

Je lui dis alors : "Pourquoi Dieu a-t-Il recommandé de ne pas jeûner ces jours-là (du 10 au 13 de Dhul Hijja) ?"

Il répondit : "Parce qu'ils sont les invités de Dieu, et l'invité ne saurait jeûner chez son hôte." » (Dhahabî, Siyaru a'lam nubala')

Extrait du livre : "Les six grands Imams" de Mustafa Brahami


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