Un Deuil Mythique

 

Deuil et danse pour les martyrs

Le deuil est l'aspect le plus émouvant du chi'isme iranien. Ce n'est pas une particularité absolument exclusive de cette religion. Le christianisme célèbre aussi la Passion du Christ et glorifie ses martyrs. En islam sunnite on n'ignore pas le sens que peut avoir la souffrance humaine ; les sunnites reconnaissent même en Hoseyn, tué à Karbala avec ses compagnons par l'armée omeyyade, un authentique martyr injustement sacrifié. Mais les chi'ites connaissent plus particulièrement la douloureuse épopée des douze successeurs du Prophète réputés morts en martyrs, et leur littérature religieuse atteste que, depuis la plus haute époque, ils surent pleurer pour communier au combat de leurs Imams, comme les y invite la tradition : « Quiconque pleure ou fait pleurer pour Hoseyn entrera au Paradis. »

En Iran, toutefois, le deuil religieux, les cérémonies de commémoration du drame de Karbalâ, c'est autre chose... Comme toutes les agglomérations iraniennes, en août 1988, Arâk, petite ville du centre de l'Iran où Khomeyni commença à dix-huit ans ses études théologiques, célèbre les journées de Tâsu'â et du 'Âshurâ, les 9 et 10 du mois lunaire de moharram, jours où Hoseyn fut supplicié. Célébrations d'une grande ampleur, avec processions de flagellants, lamentations, musique (tambours, cymbales, fifres et de très belles voix masculines), derrière des bannières, d'immenses et magnifiques insignes ou emblèmes...

pleureuses achura
femmes chiites achoura
Des pleureuses professionnelles à l'Achoura

Toute la ville en ébullition ! Les groupes de pleureurs viennent de chaque ruelle et défilent jusqu'au centre-ville pour repartir vers leur point de départ où un repas est servi par des bienfaiteurs. La force du spectacle est difficile à décrire : hommes et femmes habillés de noir, le visage sérieux, les hommes se battant la poitrine en rythme, ou bien se frappant, parfois fortement, d'un petit fouet à chaînettes, apparemment sans ressentir la moindre douleur. Plusieurs hommes marchent pieds nus, peut-être conformément à un voeu.

Mosquée de khomeiny à Téhéran Des têtes de Hussein brandies à Qum

Certains participants font preuve d'héroïsme, notamment ceux qui, à tour de rôle, portent les lourds emblèmes montés sur une armature métallique pouvant aller jusqu'à quatre mètres d'envergure, ornés de figurines d'argent (colombes, chameaux), de longues lames souples qui s'inclinent avec le pas du porteur et décorés de lampes à pétrole et de tissus précieux. De temps à autre, avant de reprendre leur pas d'enterrement, les porteurs d'emblèmes s'arrêtent face à un groupe de femmes assises à l'ombre d'une mosquée et entament une démonstration étonnante et inquiétante de leur courage, en tournant sur eux-mêmes avec leur charge comme pour défier la pesanteur et pour danser le ballet le plus irréel et le plus dangereux qu'on puisse imaginer : deux hommes se tiennent à leur côté pour parer à l'imprévu, mais si le porteur trébuchait alors, son fardeau imposant risquerait de blesser ou de tuer les innocents spectateurs.

La procession ne comprend que des hommes, non rasés, et des garçons dont certains ont revêtu une sorte de linceul pour signifier leur acceptation du martyre. Beaucoup d'hommes se sont, le jour de 'Âshurâ, maculés de boue séchée sur le haut du crâne et sur les épaules, signe qu'ils se préparent à être enterrés avec Hoseyn. Ailleurs, on atteste de nombreuses processions d'hommes qui se blessent volontairement le crâne avec un couteau afin de saigner abondamment sur le visage.

Cheminant lentement sous le soleil en répétant, lorsqu'on les y invite, un slogan ou un refrain, ils suivent les directives du chantre qui, dans un microphone relié à un système d'amplification mobile, s'égosille à psalmodier son texte, qu'il déchiffre dans un grimoire et improvise là où l'inspiration le lui permet. S'il y avait une seule procession, on penserait à un phénomène folklorique soigneusement organisé et exécuté. Mais il y en a des centaines dans cette petite ville.

C'est une hystérie collective, un goût de thanatos qui a emporté les frontières de tout respect humain. Où qu'on aille, le deuil. La radio, la télévision, les immeubles des services publics, tout est rythmé par ce battement, cette couleur, tout est mobilisé pour manifester la mort. Les Iraniens d'ordinaire si sobres dans leurs manifestations collectives, si peu hommes de "représentation" si peu enclins aux spectacles futiles, se regroupent dans les hoseyniya pour entendre les prédicateurs leur raconter pour la centième fois, pour la millième fois, la mort de Hoseyn à Karbalâ, massacré avec ses 72 compagnons par l'armée des Omeyyades.

Et ils pleurent. Ils viennent pour pleurer et on leur dit ce qu'il faut pour que les larmes coulent. Ils pleurent vraiment, ensemble, en public, sincèrement. Ils se défoulent de l'émotion contenue ailleurs, où ils sont si prudes et si timides. Dès que la voix du prédicateur commence à trembler, les sanglots explosent, on se frappe la poitrine.

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Des Chiites paranoïaques rampent en criant "Labayk Ya Hussein"

Ailleurs, dans la ville mais surtout dans les villages, on organise ce théâtre religieux si exceptionnel, si populaire et si spontané, le ta'ziya. A la fois mystère et célébration, jeu et tragédie, où le public est tout autour d'une scène improvisée en plein air (ou dans les hoseyniya). Le public et les acteurs sont interchangeables : on connaît Yazid, 'Ali Akbar, Zeynab et Hazrat 'Abbâs..., ce sont ceux du village qui savent lire et qui se sont affublés pour la circonstance des vêtements du drame. Ils ont leur texte à la main et le metteur en scène vient leur demander de lire leur partie en leur confiant le micro à leur tour.

Il y a du merveilleux, avec les chevaux qu'on fait cavalcader au milieu, les pétards qui explosent pendant la bataille, la main de 'Abbâs qui vole en l'air avant qu'il réussisse à prendre l'eau dans l'Euphrate pour abreuver les compagnon de Hoseyn. Il y a du sang, il y a des chocs de sabres qui tournicotent au-dessus des têtes, il y a des battements de tambour et des sanglots de mort.

 

Cette exubérance de deuil et de démonstration d'héroïsme morbide est accompagnée d'un climat de fête surréaliste. On distribue partout des sirops rafraîchissants, pour compenser les douleurs de Hoseyn dans la plaine aride de Karbala. On donne partout des repas copieux qui correspondent souvent à des voeux exaucés. On reste dans la rue tard le soir : rompu de fatigue après avoir parcouru les rues la veille de 'Âshurâ, j'entends encore, de mon lit, après minuit, les chantres et les prédicateurs, les cymbales et les grosses caisses ; partout les illuminations crèvent la nuit, faisant oublier le deuil.

La cohésion, le sérieux, la grandeur de ces manifestations de 'Âshurâ me font presque peur. Qui arrêterait l'armée dont le pas est une danse, dont le chef est cet Hoseyn mort il y a mille trois cents ans en Mésopotamie ? Dans ce happening collectif, dans cette douleur heureuse et profonde du deuil chi'ite, il n'y a pas de masse informe obéissant à je ne sais quel agitateur, mais des processions de quartier, des groupements communaux, paroissiaux, dans une rue ou dans une corporation du bazar, des associations religieuses qui inscrivent fièrement leur nom sur la bannière de leur procession.

Certes, on se rencontre dans la rue principale, mais chaque groupe garde sa propre sonorisation, son propre rythme, sa cohésion et retourne finalement dans son propre hoseyniya où l'attendent le kabâb, le riz et le sirop. Dans la rue principale, les rivalités entre quartiers, groupes et associations peuvent donner lieu à des attitudes agressives et à des manifestations de fierté peu compatibles avec la fusion et l'oubli de soi qu'on attendrait d'une manifestation unitaire.

La profondeur du sentiment n'est en rien diminuée par le fractionnement. Un musulman sunnite qui assisterait à ces cérémonies serait probablement écoeuré de la débauche d'imamolâtrie à laquelle se livrent ici les Iraniens. Je ne cherche pas à rassurer ceux qui s'effraieraient de la fusion collective entre la religion et la nation, mais, même si sa décomposition paroissiale brise toute velléité d'exploitation politique, le phénomène est plus profond, plus complexe qu'une simple mobilisation idéologique.

 

Dans toute la ville d'Arâk, parmi les dizaines ou centaines de processions qui convergent en direction du centre ville pour se disperser ensuite vers les quartiers d'où elles sont venues, je ne remarque qu'un seul mollâ en habit, un seyyed. Est-il conscient de l'exception qu'il représente ? Il est de notoriété publique que les ulémas chi'ites n'ont jamais favorisé les manifestations ostentatoires de deuil sous forme de flagellation, ni les ta'ziya qui en sont la forme la plus élaborée : ils ne préconisent que les réunions où les clercs eux-mêmes sont les principaux acteurs, en tant que prédicateurs, pour raconter le martyre des saints Imams.

Il s'agit donc d'un rituel spontané, contre lequel ni la police ni le clergé n'oseraient tenter le moindre mouvement, mais qui s'organise de lui-même, de par une tradition solide et inébranlable.

Le sentiment religieux, du rituel au mythe

La popularité en Iran des célébrations de la mort de Hoseyn est un phénomène ancien. Certains auteurs n'ont pas hésité à le rapprocher d'un culte pré-islamique attesté par la littérature - notamment dans le Livre des Rois de Ferdowsi, épopée persane du Xe siècle où sont narrés les événements fondateurs de l'histoire mythique de l'Iran - et certaines survivances de ce culte sont encore attestées dans les provinces d'Iran.

Il s'agit de la célébration d'un héros, Siyâvosh, incarnation de la perfection, de la pureté et de la bravoure. Injustement accusé par la femme de son père dont il avait repoussé les avances amoureuses, Siyâvosh sort triomphant d'une ordalie du feu, puis, à la suite d'une brillante expédition militaire, il fait alliance, par souci de paix, avec les ennemis vaincus du roi son père. Renié par les siens, Siyâvosh périra victime innocente de la haine des hommes, décapité par Afrâsyâb, un parent du roi qui lui donna asile.

« La population de Boukhara, nous dit une ancienne chronique, a sur le massacre de Siyâvosh mainte lamentation qu'on connaît dans toutes les provinces et les ministrels en ont composé des chansons que les chanteurs appellent complaintes des Mages. »

Dans le Livre des Rois de Firdousi, Siyâvosh préssent son supplice et lui donne une valeur exemplaire :

Il ne se passera pas beaucoup de temps avant que ce roi méchant et soupçonneux ne me fasse mourir cruellement, malgré mon innocence. L'Iran et le Touran seront bouleversés et la vengeance sera telle que la vie deviendra un fardeau pour les hommes ; la terre entière sera remplie de misère et l'épée de la guerre régnera dans le monde.

[...] Le roi du Touran se repentira alors de ce qu'il a fait et de ce qu'il a dit, mais ce repentir ne lui profitera pas ; car toute la terre habitée sera livrée à la destruction, des cris s'élèveront de l'Iran et du Touran, et mon sang jettera le trouble parmi les hommes. C'est ainsi que Dieu l'a écrit au firmament et tout ce qu'il sème porte du fruit, comme il l'ordonne...

Siyâvosh fait un songe qu'il décrit à sa femme :

Ma vie n'est pas loin de sa fin et la douleur du jour amer s'approche. Quand même le toit de mon palais se serait élevé jusqu'à Saturne, il ne m'en faudrait pas moins boire le poison de la mort. Quand même ma vie aurait duré douze cents ans, je n'aurais à la fin pour demeure que la terre noire. L'un trouve son tombeau dans la gueule du lion, un autre est dévoré par le vautour, un troisième par l'aigle royal ; mais personne, quelle que soit sa science, ne peut convertir les ténèbres en lumière. [...]

On coupera cette tête innocente et le sang de mon coeur en formera le diadème, on ne me donnera ni une bière, ni un tombeau, ni un linceul et personne parmi cette foule ne pleurera sur moi ; je reposerai sous la terre comme un étranger, la tête séparée du corps par l'épée.

Tout Iranien, en lisant ce texte vieux de mille ans, ne manque pas de faire le rapprochement avec le héros de la cause de la foi martyrisé à Karbalâ. On admirera au passage le génie des peuples pour réinterpréter et retraduire dans un nouveau langage symbolique des émotions intenses dont ils se nourrissent pour affronter les épreuves du destin.

Bien que les textes littéraires célébrant la mort de Hoseyn abondent dès les premiers siècles et qu'ils émanent aussi bien de milieux sunnites (jetant désormais un regard critique sur les Omeyyades) que chi'ites, il faut attendre l'avènement des Safavides et la conversion de l'Iran au chi'isme à partir du XVIe siècle pour que des célébrations publiques du deuil de Hoseyn soient organisées en Iran.

Extrait du livre "L'islam chi'ite", de Yann Richard

 


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